Indésirables

Philippe Barassat - France - 94mn

Séléction : 2014 - Brut d’Or du long-métage

Aldo (Jeremie Elkaïm), pour payer les études de sa fiancée Lucie (Valentine Catzéflis) et leur appartement, est amené, en partie par son métier d’infirmier, à servir d’assistant sexuel pour des personnes lourdement handicapées. Entre assistanat sexuel (profession reconnue en Allemagne, Belgique et Suisse) et prostitution la marge est subtile.

Poussé par les uns et les autres qui lui trouvent de bonnes raisons morales de gagner de l’argent ainsi, Aldo plonge, à l’insu de Lucie, dans d’étranges expériences sexuelles qui peu à peu le transforment. Et contre toute attente l’excitent plus qu’elles ne le répugnent.

Paraplégiques, amputées, handicapées mentales ou moteurs, grands brûlés, grands malades se pressent, lorsque la belle Lucie n’est pas là, envahissant l’univers d’Aldo, le prenant au piége  d’une manipulation qui lui échappe et dont il ne mesure pas toutes les conséquences.
En proie à l’exigence croissante de ses clients, Aldo finira-t-il par se laisser dévorer par eux, jusqu’à y perdre toute identité ?

Quand Philippe Barassat parle du Cinémabrut

 

Au delà de mon film, ce sont des films présentés par votre festival que j’ai envie de parler: films libres, films hors système, films d’urgence et de folie, véritables espoirs d’un cinéma français sclérosé, embrigadé, où le renouvellement ne se doit faire que dans le stricte encadrement de l’état et des chaines de télévisions.

Les films qui sont présentés là se sont faits non pas à coup d’argent , de subventions et de compromissions, mais grâce à l’énergie et à la foi de ceux qui les ont portés.

Le cinéma disait Cocteau est un art, mais c’est aussi une industrie. Les choses ont bien changées : aujourd’hui c’est d’abord et avant tout une industrie et l’on oublie que c’est un art.
Essentiellement financé par les chaines de télévision, et tout un système économique qui suit directement l’obtention d’une fenêtre audiovisuelle
, le cinéma qui  n’est pas télévisuel, c’est à dire destiné à plaire au plus grand nombre, à 20h30, c’est à dire aussi le plus consensuel, le moins risqué, ne saurait émerger.

La plupart des films que vous présentez ont été fait sans grand moyen voire sans aucun moyen, car les techniciens, les acteurs acceptent d’être bénévoles, des décors sont prêtés, du matériel est emprunté, , tout cela dans des conditions de grande précarité. C’est le prix de la liberté, d’un discours différent, et souvent dérangeant, comme l’ont été bien des très grands et beaux films qui ont marqué notre mémoire et l’histoire du septième art.

La censure est économique et télévisuelle.

Le CNC lui même rechigne à donner des avances sur recettes à des films qui n’auraient pas de sortie télé, – ça a été le cas de mon précédent  film « Lisa et le pilote d’avion », qui bien qu’ayant obtenu l’avance a du bataillé pendant u an pour qu’elle soit versée, faute d’avoir un pré achat télé – transformant ainsi le CNC en une machine à subventionner les télés davantage qu’à subventionner les auteurs.

Ce combat est aujourd’hui totalement disproportionné.

Tout d’abord parce que moins on a d’argent, moins on en trouve. Un film très financé, ayant donc la promesse d’être très vu, se voit obtenir des aides de toutes parts, sponsors, soutiens, aides financières.

Mais un film sans perspectives garanties  et sans moyen financier se voit fermer toutes les portes.

Aucun sponsor n’ira, les sofica ne suivront pas, et même les accord pris avec de généreux soutiens sont précaires. On vous prête un décor mais au dernier moment on peut changer d’avis, comme il n’y a pas de contrat, le dédit ne coûte rien, et c’est toute l’équipe qui se retrouve empêchée.

Toute l’équipe qui le plus souvent est bénévole, a donné de son temps et de son énergie pour rien.

Tout cela est très difficile, mais tout cela est aussi compensé par la foi, le courage, l’amour du projet et du cinéma de ceux qui font le film. S’ils viennent dessus ce n’est pas parce qu’un gros chèque les attend au bout mais parce qu’ils y croient. C’est énorme. Et c’est aujourd’hui complètement fou. Alors que ce devrait être le cas de la plupart des films.

L’autre raison de la disproportion de ce combat est que ce cinéma est victime d’une double peine. Non seulement il est plus difficile matériellement à faire qu’un autre , mais même s’il arrive à surmonter tous les obstacles, il sera condamné à ne pas exister car, nul n’ayant été payé, il ne pourra obtenir l’agrément, et donc faute d’agrément, ne pourra sortir dans les mêmes conditions qu’un film normal, en salle ou sur les chaines. Sa distribution est totalement menacée pour ne pas dire bloquée.

Ainsi un film non financé ne peut rencontrer son public

C’est atterrant : c’est comme si on exigeait d’un peintre ou d’un écrivain de ne pas peindre ou de ne pas écrire s’il n’a pas d’abord un contrat avec une galerie ou un éditeur. JE revendique pour ma part que faire un film est l’exercice libre de mon art au même titre qu’écrire un poème, un livre ou peindre une toile, et que nul de devrait m’empêcher de le faire, et de le présenter.

C’est bien là un paradoxe très français, terre de l’exception culturelle, que les films les plus fragiles soient aussi ceux qu’on veut le plus réduire au silence.

Il va de soi que ce cinéma brutal n’est donc pas anodin. Mais qu’il dérange , parce qu’il porte un regard jamais vu, un discours jamais entendu, et que nul chez les décisionnaires ne veut voir ni entendre. Il est la liberté, et le concept même de liberté, de parole autre ou différente, est devenu aujourd’hui dangereux pour le pouvoir. Il dit ce cinéma, que la parole est libre, qu’autre chose peut exister, se montrer et se dire, il a à voir avec l’essence même de l’art et du cinéma.

Bien sûr faute de moyens, ces films sont parfois bâclés, mal foutus, mais l’énergie folle qu’ils réclament pour exister montre clairement qu’ils ne sont pas de simples amusements potaches, mais de vraies luttes qui quelque part ont du sens pour ceux qui les ont menées.

J’ai fait le mien grâce au soutien de quelques amis qui m’ont encouragé et aidé à mener cette nouvelle aventure quand tout était bloqué.

Mon film précédent avait été emporté par son acteur principal et producteur, Eric Cantonna, lequel a détruit le film et l’a fait disparaitre. Condamné à plusieurs reprises, il a été soutenu par le CNC qui lui adonné toutes les dérogations possibles, sans accepter de me laisser présenter de nouveaux projets tant que celui ci , pour lequel j’avais obtenu l’avance sur recettes ne serait pas achevé. Sans jamais faire pression sur Cantona pour le pousser à tenir ses engagements et à terminer le film, comme celui ci s’y était juridiquement et contractuellement engagé, (Cantona s’était engagé à mettre 250 000 euros pour finir le film, et jamais le CNC ne lui a demandé ou ne l’a menacé de rembourser l’avance sur recettes de 450 000 euros comme c’était son devoir et la loi s’il ne terminait pas le film), le CNC a ainsi contribué à la mort de mon film, sans me laisser jamais la possibilité d’en présenter d’autres.

Bloqué, paralysé, incapable d’exercer mon métier sans aide de l’état, les sujets que j’ai n’étant pas exactement « primetimes« , je me suis replié sur l’écriture, la mienne et celle d’amis que j’aidais à écrire.

L’un des scenarios que je travaillais avec un de ces amis, Frederic Lecoq, se passait dans un décor quasi unique. J’ai alors pensé qu’il serait peut être possible de le faire sans grand moyen. Lorsque je lui en ai parlé Frederic a  été enthousiasmé à l’idée que je le réalise. C’est ainsi qu’a commencé l’aventure d’Indésirables.

J’avais écrit le film en pensant à Jéremie Elkaïm que je connais bien et qui a joué dans quasi tous mes précédents films (rôle principal ou simple figurant). Lui aussi s’est enthousiasmé sur le fait que je fasse un nouveau film et sur le sujet même que je lui racontais. L’actrice Béatrice de Staël pour qui j’avais écrit le rôle de la sœur aveugle,  et qui m’avait longtemps soutenu dans mes moments de découragement, m’a convaincu que je pourrais y arriver. Elle a même décidé avec Frederic Le Coq de mettre de l’argent dedans pour nourrir l’équipe si je trouvais tout pour faire le film.

J’ai cherché : l’aide de la Mairie de Malakoff a été décisive , qui nous  prête la quasi totalité des locaux, ainsi que le soutien de la Mairie de Paris, pour les parcs et les centres d’accueil.

Petit à petit nous avons réussi à réunir l’équipe, bénéficiant par ailleurs d’un véritable soutien de nombreuses associations de personnes handicapées, heureuses de voir que le thème de la sexualité des personnes handicapées était enfin abordé de front, sans hypocrisie ni caricature.

Quant à moi je retrouvais là mes thèmes favoris, le mystère du désir et de ses formes les plus étranges. Trois mois plus tard nous tournions. Un mois de tournage après le film était en boite, restait le montage d’un an, et la post production, étalonnage, mixage, dcp, etc…

Philippe Barassat

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